02 février 2009

Une mémoire

UNIV0010
14h. Je me retrouve aujourd'hui à la sorbonne. J'essai de m'accrocher au mouvement qui est en train de naître dans les universités. Les enseignants, les chercheurs se mobilisent contre les différents projets de loi et dispositions que prend le gouvernement pour changer le système universitaire. Domaine difficile à comprendre. Monde parfois hermétique, dans lequel le jargon et les raccourcis sont monnaie courante. Je ne comprend pas tout lorsqu'un interlocuteur me parle de MEN, d'ATOSS, de MASTER 1 et 2 etc...Dans ces cas là je me concentre, affiche un sourire et tente de décrypter les sigles qui me sont énoncés..Tous les milieux font ainsi. Toutes les communautés ont besoin de se retrouver dans un langage commun. J'avoue être impressionné et intimidé par tout cela. Le lieu, les professeurs, le savoir. Arrivant devant l'amphithéâtre où doit se tenir l'assemblée générale de la coordination nationale des enseignants, des personnes remarquent mon air emprunté. Je n'ai vraiment pas l'air d'un des leurs , car ils m'identifient immédiatement comme journaliste. Comme quoi, à chaque corporation son costume.. Ils me décrivent le programme de ce qui va se passer. Des délégués venus de toutes les universités de la france se réunissent afin de décider de la suite du mouvement. Grèves, actions, contestations, blocages. C'est dans l'amphithéâtre richelieu que la réunion doit avoir lieu. La presse ne sera pas autorisé à renter. Une conférence de presse est prévu à 18h. Je me doute que tout cela sera plus tardif et je négocie une image au début de l'assemblée. "je fais un image au début, et puis après, je m'en vais tout de suite.." Je me dit que ce sera toujours ça à envoyer au journal rapidement.
On me répond que cela sera sûrement faisable, mais qu'il faut l'accord de l'assemblée. alors j'attends. Dans le couloir, les délégués commencent à arriver, mes confères aussi. Deux autres photographes et deux radios nous rejoignent. J'écoute les bribes de phrases qui passent à côté de moi. La rumeur qui enfle. Le mouvement qui se fait de plus en plus fort. Se sentir pris dans une histoire, une actualité en cours. Je commence à me faire un film dans ma tête. Les images déjà vues se bousculent. Je repense aux photos de 1968. Gilles Caron, Guy le Querrec, Bruno Barbey, et bien d'autres. Je revois, en fermant les yeux, les postures de Sartre, le sourire de jean genet, la moquerie de Cohn bendit. Et ces étudiants de l'époque, l'air affairé dans la lutte, assis sur le bancs de bois de ces salles. Je vois le noir et blanc. J'entends ces sons d'aujourd'hui autour de moi. Bon il faut que je me réveille et que je pense à ce que je vais faire.
La salle est pleine. L'ambiance s'échauffe. Les responsables viennent nous chercher. "Vous pouvez rester 5 min et puis vous ressortez" d'accord... Nous rentrons, je me presse. Immédiatement je suis transporté dans le temps. Je me sens dans les images qui sont dans ma tête. Je me vois dans un paysage en noir et blanc. Ici au milieu de cette foule compacte, les visages se tendent. Ils crient. Les boiseries sont les mêmes que j'ai vu dans les livres de photographies. Quelques secondes je suis abasourdi et je ne fais aucune image. Un homme à côté de moi me réveille, "c'est bon ? vous avez fini?" "euh non non.." j'ai encore rien fait. Il faut déjà ressortir. Par où commencer? Les souvenirs de cadres déjà vus se bousculent dans mon regard. L'assemblée n'arrête pas de crier "pecresse démission!!" Je repère le balcon de bois à gauche de la tribune. Je cadre une image autour de lui. Les gens en haut. Les gens en bas. Les regards qui se croisent. Les mentons dirigés vers la lumière zénithale. C'est trop beau pour être vrai, je voudrais avoir plus de temps. Pourtant tout cela me parait trop parfait, trop simple. Les chose se donnent immédiatement sans difficultés. Nous faisons nos images à toute vitesse. Les cris ne cessent pas. "Sarkozy démission!!" on me dit "il faut y aller maintenant" J'obtempère. Je sors et me retrouve dans le couloir avec mes camarades journalistes. Les cris se sont arrêtés. L'assemblée vient de commencer. Nous nous regardons l'air dépité. Ils ont fait ça uniquement pour nous. Un moment totalement reconstitué pour l'image. Une vue de l'esprit. Je vais transmettre mes images assis sur un banc. Les cris ont cessé.

L'écho de l'AG s'insinue dans tous les couloirs de la sorbonne.

Posté par sebcalvet à 21:33 - Commentaires [3] - Permalien [#]


Commentaires sur Une mémoire

    Quel beau récit que celui de la création d'une photo!

    tu veux dire qu'avant que tu ne rentres dans la salle, il y a eu un petit briefing pour mettre en scène une grogne pour que, vous, les journalistes, aient une certaine image du mouvement étudiant?

    Posté par GC, 03 février 2009 à 12:15 | | Répondre
  • et bien oui...cela se fait régulièrement, on entre en début de réunion pour pouvoir avoir une image et puis la réunion se déroule sans nous. mais il est vrai que rarement les participants crie uniquement pour la photo..

    Posté par sebastien, 04 février 2009 à 09:30 | | Répondre
  • Yes

    Tu t'en est bien tiré en si peu de temps. C'est vrai que toutes les coordinations nationales se font désormais souvent à huis clos. C'est chouette d'avoir pu rentrer un peu avant. L'image tient !

    Posté par Pierre, 06 février 2009 à 10:38 | | Répondre
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