19 mars 2009

L'oubli

MANCHERCH061

J’étais ailleurs ces derniers temps. Une légère panne aussi dans l’écriture. Alors les textes quotidiens se sont fais plus rares. Ça repart aujourd’hui.

Dans le libé d’hier j’ai redécouvert une de mes images. Je l’avais oublié.

C’est un sentiment formidable pour moi. La journée commence. Je sors et je passe au kiosque. Oui oui, je vais acheter un journal papier. Les plus jeunes trouveront cela profondément ringard et vieux jeu. Soit. Mais, je pense que le mouvement d’aller chercher ce journal. De le payer. De le choisir précisément, est la seule solution face au politiquement correct, à l’information uniforme. La subjectivité en toutes choses, de la production à la lecture…

Donc. Je prends mon journal, discute 5 minutes avec le vendeur : « il va faire beau aujourd’hui !! » « Oui, on va respirer. ». Je tourne le dos et commence l’exploration des pages. J’avoue faire un premier passage du journal en ne m’intéressant qu’aux photos. Je scrute les images, à la recherche des miennes (il faut bien l’avouer), et avec attention la qualité des autres. C’est dans ce mouvement que tous les jours, je m’extasie ou je m’agace.

La jalousie pointe parfois. Il faut alors la refouler. Prendre acte du talent du confrère, et se dire que l’on doit faire mieux la prochaine fois.

Je ne vois pas les gens autour de moi. J’entends à peine la circulation. Je traverse sans regarder. Le nez dans le papier, je plonge dans les images, les cadres, les mots qui s’entrecroisent. Soudain une grande photo. Séquence France. Deux jeunes filles vêtues de noir sont allongées sur le sol. Elles ont les bras écartés. Une fissure de goudron les surplombe. La première impression me séduit. J’aime l’épure. Le non sens de l’image. Je me dis « oulà ! C’est pas mal ça.. » Rapidement je vérifie le crédit..  « Qui a fait ça ? » Le temps de lire je me rends compte qu’il s’agit d’une manifestation des étudiants et chercheurs. Je m’agace. J’aurais loupé quelque chose ? Je serai passé à coté ? Je commence à maugréer contre moi. « Mais pourquoi j’étais pas sur cette situation là ? Qu’est ce que j’ai foutu ?» Je me suis arrêté en plein milieu du trottoir. Des gens passent à coté de moi. Ils doivent se demander qu’elle information à fait se figer ce type, là le visage tendu vers les pages de son journal. Planté qu’il est dans le flot des parcours automatiques du matin.

Je ne vois plus personne. Je m’inquiète. Le service photo n’a rien trouvé dans mes images pour illustrer ce papier. Tout ce que je leur donne est mauvais. Je déteste ce sentiment de passer à coté..

Enfin, je lis le nom. C’est le mien. Tout me revient. Une manifestation sur le thème de l’enterrement de l’université. Les étudiants vêtus de noir. Les cercueils en cartons. Les pleurs pour de faux. Les actions qui s’enchaînent. Les manifestants qui s’allongent sur le sol. Moi qui me précipite vers cette scène là. Les visages de ces jeunes filles qui m’ont attirés. La blancheur de leur teint, en contrepoint de l’obscurité de l’asphalte. Leur air absent. Le regard de celle de gauche, moins à l’aise, vers sa voisine. Et cette fissure, juste au-dessus. Cette craquelure du sol en dessous de laquelle elles sont venues s’effondrer. Je me souviens d’avoir pensé à cela. D’avoir vu la brèche, de l’avoir aimé au point de la mettre dans mon cadre. Je me souviens de m’être demandé si je n’étais pas trop dans leur mise en scène.. Alors j’avais enlevé tout signe revendicatif et gardé seulement ces deux visages. Je me souviens que lorsqu’elles se sont relevées, il me semblait bien avoir quelque chose. J’avais vérifié sur l’écran de mon boîtier et j’avais vu cette image. La même qui est là devant moi dans le journal. Pourtant est ce vraiment la même? Elle m’as maintenant complètement échappé.

Cela me rempli. Ces images ne sont pas les miennes. Elles vivent leur vie et chacun en fera ce qu’il veut, y verra ce qu’il désire. Juste quelques lettres qui forment mon nom viendront à jamais marquer leur origine.

Posté par sebcalvet à 09:56 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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