15 mars 2010

Le profil

PS007

Soirée électorale. Je suis au siège du parti socialiste. Peu de militants, peu d'ambiance. Les journalistes se regardent en chiens de faïence et comparent les premiers chiffres qui tombent en pluie de textos sur les téléphones portables. Je traine moi aussi. Je fais des va et viens entre la cour intérieure où se tiennent les directs des télés et la salle où est disposée la tribune en vue de  la déclaration de Martine Aubry tout à l'heure.
Les photographes sont déjà installés devant le pupitre. Le discours est prévu dans une heure et demi, mais ils sont en place. Ils attendent, testent la lumière. Ils sont prêt..eux...Parce que moi, pas du tout. Je tourne sans cesse pour trouver une idée, une place. (finalement , n'est ce pas la même chose?) Il est 20h. Il va falloir que je choisisse. Après, ça ira trop vite.. En attendant je fais des images des quelques militants présents qui hurlent leur joie à l'annonce des résultats. C'est toujours ça.
Je vois d'autres photographes qui tournent comme moi. Ils cherchent eux aussi la bonne place, l'endroit idéal qui leur fera faire une image différente des autres. Le photographe de Paris Match ne se donne pas cette peine..il est assis dans un coin et attend sagement le moment où on lui ouvrira la porte du bureau où nous ne pouvons pas aller. C'est comme ça, nous le savons tous. C'est souvent Match qui à accès à ces coulisses, ces situations les plus intéressantes où l'on s'extrait de la façade trop éclairée des communicants. Questions d'audiences. Les politiques sont sensibles, eux aussi, aux chiffres de diffusion des journaux pour décider de qui à accès où pas à la coulisse. Je ne dois pas être bien loti car cela ne m'arrive jamais..Je fais pourtant la demande, à chaque fois. Consciencieusement, je m'approche des personnes de l'entourage qui ont le pouvoir de laisser passer le photographe. Maladroitement, (je ne suis pas très doué pour ça..) je formule un vague : "si je pouvais avoir une photo dans le bureau, même pas longtemps, se serait bien pour moi..." En général la réponse est toujours la même : "je vais voir, mais tu sais, il y a déjà beaucoup de demandes.." ben oui, je me doute.. Donc, comme je n'aurai pas accès aux coulisses je vais essayer de faire ce que je peux avec la scène.
Le timing est calé. Aubry sort à 20h20 et parle à 20h30. Elle sort du vestibule entourée du service d'ordre qui tient une corde pour garder à distance les journalistes puis se dirige vers la salle préparée pour son intervention. Tout le monde est en place. Avec d'autres photographes, nous nous installons à l'entrée de la salle pour faire l'arrivée, d'autres décident de rester en place devant la tribune. Moteur, ça tourne? action! Martine aubry, arrive, elle emprunte le couloir sanitaire dessiné par le service d'ordre. Celui ci lui permet de ne pas être importunée par les preneurs d'images divergentes...je fais rapidement quelques images avant de venir me placer sur le côté de la tribune. Elle est maintenant en pleine lumière. Les communicants respirent..Mais non, toutes les télés ne sont pas prêtes. Martine Aubry demande : "bon, je peux y aller là?" elles esquisse en même temps un geste sur son visage. Elle se recoiffe légèrement. Cela me touche. j'y trouve un peu de spontanéité. Je m'empresse d'enregistrer ce moment là, perdu dans un océan de rectitude. Je suis placé en contre plongé(à cause des caméras placées derrière), légèrement du côté de la tribune. Mes petits camarades sont derrière une corde pile en face de l'oratrice de la soirée. En gros dans l'axe des caméras. Bref, je gêne, je ne suis pas au bon endroit. des gens du service de presse viennent immédiatement se mettre à côté de moi pour essayer de me remettre droit..."ne reste pas là...elle aime pas ce profil.." Bon. je fais comme si j'avais pas entendu...comme c'est dit plusieurs fois et de manière très correcte je fais mine de me déplacer de 2 cm vers ma gauche et ça calme tout le monde..
PS017
5 minutes de discours, puis s'en va. La sortie est chaotique. Tout le monde se précipite pour avoir une , image, un son différent de l'exercice formaté auquel nous venons d'assister. Bousculade, cris, quelqu'un tombe. Je tente une percée, puis décroche pour me placer à l'intérieur, au pied de l'escalier qui mène au bureau de la politique. Lorsqu'ils arrivent, les gens du service d'ordre ont bloqués les journalistes à la porte. Je suis en face de Aubry qui sourit à quelqu'un à ma droite. Derrière elle, son conseiller François Lamy n'est pas loin de prendre en pleine tête un cameraman qui s'est faufilé. Un autre photographe court sur la gauche pour la dépasser. Je fais Trois photos, deux floues, une nette. La politique monte l'escalier et retrouve un visage plus simple et joyeux de celle qui à gagnée. Je me dis que peu importe le profil lorsqu'un visage exprime un sentiment simple et immédiat. Je me dis aussi que jamais je ne monterai cet escalier pour accéder à la coulisse. C'est à moi de décider si ce profil me convient ou pas...La question la plus importante semble être celle ci :  qui est ce que je sert lorsqu'on m'ouvre la porte et qu'on la ferme pour d'autres? Je gagne une image que les autres n'auront pas, certes, mais à quel prix? En me confrontant à la mise en scène, en essayant de la déconstruire, je suis maitre de mon image.
Non, je n'ai pas vraiment de réponse. Le questionnement me semble infini.

Posté par sebcalvet à 11:50 - Commentaires [1] - Permalien [#]


Commentaires sur Le profil

    Dans la première photo où elle est à la tribune, je vois du papier blanc pour cacher l'estrade, un décor bricolé derrière, et un look pas tout à fait présidentiable, tout ça me déçoit un peu parce que ça fait "kermesse" (je ne suis pas du tout du milieu, donc oui, je suis déçue!).
    Et puis il y a ce geste en effet touchant, car c'est celui d'un être humain, et qui sort de la machine politique.
    La coulisse, je crois qu'on est vraiment dedans avec cette photo, loin, très loin du discours politique, et plus proche d'une réalité "de proximité".

    Posté par Myriam, 29 mars 2010 à 15:29 | | Répondre
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